Nucléaire : le facteur humain

             Depuis une dizaine d’années, la préoccupation concernant le facteur humain dans la sûreté des installations nucléaires a cru considérablement. Loin de signifier un défaut croissant de sûreté dû à l’interaction des hommes avec des techniques de plus en plus performantes, cette inquiétude révèle au contraire un aspect majeur et constant des installations nucléaires. L’accident de Fukushima, classé de niveau 7 sur l’échelle INES[1] vingt-cinq ans après Tchernobyl, a relancé le débat sur la sûreté des centrales nucléaires. Nombre d’articles de la presse internationale, dont celui du Japan Times paru le 18 mai 2011, ont ainsi pointé du doigt l’ « erreur humaine », symptôme de l’attention croissante accordée à ce thème par l’opinion publique et les agences de sûreté nucléaire. Les rapports des mêmes agences ont également appelé à renforcer la vigilance quant au facteur humain. En 2004, un rapport de l’OCDE énonçait le chiffre suivant : à cette date, 48 % des événements consignés dans le Système des notifications des incidents (IRS) de l’AIEA/ AEN trouvaient leur origine dans une défaillance humaine.

                  Cependant, la seule dénonciation de ce type d’erreur tend à méconnaître la nature de la technologie nucléaire et l’implication permanente des acteurs humains dans l’ensemble des opérations ayant cours dans le cycle de vie d’une centrale, de la conception au démantèlement. Car qu’appelle-t-on finalement une « erreur humaine » ? En réalité, ce terme, s’il entraîne une réflexion sur les solutions et les méthodes pour remédier à la faillibilité des processus, masque l’opportunité d’un apport positif de l’homme à la sûreté des installations. L’homme n’est pas le point faible de la technologie ; il représente une source fiable d’amélioration des systèmes et de leur sûreté. L’intervention humaine a bien souvent empêché les incidents de dégénérer en accidents. La capacité de l’homme à réagir à l’inattendu, à analyser une situation, à en diagnostiquer les conséquences néfastes, et à trouver des solutions en aval mais surtout en amont, en fait un maillon fondamental de la sûreté et de la performance de la production d’électricité à partir du nucléaire. Lors du dernier séminaire des jeunes professionnels franco-tchèques orchestré par l’I2en (Institut de l’Energie nucléaire, qui coordonne l’ensemble des solutions de formation françaises proposées à l’international dans le domaine), des étudiants ont d’ailleurs bien traduit cela en improvisant sur scène une pièce de théâtre où ils faisaient décoller un avion avant de se demander qui était à même de le piloter !

                       Le facteur humain, bien souvent couplé au facteur organisationnel, désigne l’ensemble des mesures qui influent sur le comportement des acteurs intervenant sur les installations nucléaires. Les études probabilistes de sûreté (EPS) soulignent l’importance fondamentale de l’action humaine dans l’amélioration des systèmes de sûreté ; elles s’attachent en particulier à la maintenance et aux essais, ainsi qu’aux interventions suite à des événements susceptibles de provoquer un accident. Les facteurs humains et organisationnels facilitent ou entravent les actions et réactions des acteurs en présence de situations données. Ces EPS ont montré que les installations nucléaires étaient avant tout des installations sociotechniques ou systèmes MTO (Man, technology, organization). La préoccupation pour la sûreté des installations ne doit donc négliger aucun de ces aspects, dont le premier a longtemps été relativement moins abordé que le second par le management des risques.

                      La communauté nucléaire se confronte à de nouveaux défis : déréglementation, recours à la sous-traitance, renouvellement de la main d’œuvre, vigilance croissante de la société civile et volume d’informations à traiter dû aux nouvelles technologies. Tous requièrent une attention particulière au facteur humain, dont la complexité ne pourra être correctement maîtrisée que dans le cadre d’une coopération internationale et d’une communication efficace entre toutes les organisations prenant part à l’expansion et à l’amélioration de la production issue du nucléaire civil.

 Sources bibliographiques :

  • Agence de l’OCDE pour l’énergie nucléaire, « Le facteur humain : un défi pour les autorités de sûreté nucléaire », Paris, OCDE, AEN, 2004
  • HCTISN, « Avis n°6 – Relevé d’observations du HCTISN sur le processus d’évaluation complémentaire de sûreté mené en France » , http://www.hctisn.fr/IMG/pdf/avis_6_ecs_cle087c4b-1.pdf
  • Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), « Fukushima, 1 an après. Premières analyses de l’accident et de ses conséquences », Rapport IRSN / DG/ 2012-001, Fontenay-aux-Roses, IRSN, 2012

 [1]     International Nuclear Event Scale, échelle internationale comptant huit niveaux, de 0 à 7.

— Ecrit par IDPI

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