Le sport, outil d’influence internationale ?

« Puisse le monde être affranchi des crimes et des tueries ainsi que du choc des armes », ainsi s’ouvraient les jeux olympiques dans l’Antiquité. La trêve (ekecheiria) était l’un des principes sacré de l’olympisme, les cités devaient cesser les hostilités environ une semaine avant le début des épreuves afin de laisser les athlètes circuler librement. Ces faits constituent certainement l’une des premières traces d’une forme de diplomatie « sportive »,  qui occupe aujourd’hui une place non négligeable dans les relations internationales. Si le Qatar offre actuellement un puissant exemple de cette pratique des relations internationales, il est intéressant de revenir sur différents évènements qui ont marqué aussi bien le sport que les relations entre Etats.

                 Les grands évènements sportifs ont toujours été utilisés à des fins politiques, la « beauté du sport » mise au profit d’un Etat et parfois d’une idéologie. La dernière cérémonie d’ouverture des JO de Londres fut ainsi suivit par près d’un milliard de personnes, soit environ 1/7ème de la population mondial. Cette fenêtre ouverte sur une ville représente un vecteur de communication de premier choix.

 Finalités politiques…

                 Dès 1936 lors des JO de Munich, Hitler entendait montrer au monde la « nouvelle Allemagne » à travers l’organisation et la réussite de ses athlètes. Le sport et la propagande se trouvent alors intimement liés. Les compétitions peuvent également se retrouver être les otages des relations entre pays comme ce fut le cas en 1980 lors des JO de Moscou où près de 60 délégations ne se sont pas rendues afin de protester contre l’invasion de l’Afghanistan. L’URSS boycottât en retour les JO de Los Angeles en 1984. Au-delà de ces exemples tristement célèbres, le sport constitue une formidable vitrine comme l’illustre « la diplomatie du Ping-Pong » pratiquée par Pékin en pleine Guerre Froide. L’équipe américaine de ping-pong fut invitée par la Chine en 1971 alors que les relations étaient au point mort entre les deux puissances. Cette invitation eut un grand retentissement si bien qu’un an plus tard, lors d’une rencontre avec R. Nixon, Mao Zedong déclara que « jamais auparavant dans l’Histoire, le sport n’avait été utilisé si efficacement au service de la diplomatie internationale ». Le Time écrivit pour sa part que « le bruit des balles a été entendu dans le monde entier ». Ce rapprochement par l’intermédiaire du sport est explicité par Joël Bouzou, ancien sportif de haut niveau et fondateur du projet « Peace and Sport », pour qui « le sport est neutre par excellence, il a la capacité de rapprocher les gens et peut favoriser la reprise de discussions diplomatiques quand elles n’existent plus ». Paul Dietschy, chercheur à Science Po, nuance cette affirmation, indiquant que « ce type d’événement peut être une pierre dans un long processus de pacification entre ces Etats mais il ne faut pas se faire trop d’illusions » (Le Monde, 21/11/2011).

 … et réappropriation des performances

                 La performance des athlètes est toujours un facteur important pour les Etats, comme en témoigne cette réaction de Rama Yade à l’issu des JO de Vancouver : « J’ai une trop haute idée de mon pays pour me satisfaire d’un classement moyen. L’ambition française doit aussi passer par le sport, dont les autres nations se servent pour faire un démonstration de force ». Néanmoins, il apparaît aujourd’hui que, plus que les exploits athlétiques, c’est la performance organisationnelle qui importe. C’est à dire la capacité pour un Etat de prouver à la communauté internationale sa capacité à organiser un évènement de grande ampleur. Cette volonté de rayonnement fait partie intégrante de ce que le géopoliticien Joseph Nye a théorisé dans les années 90 avec le concept de soft power. A défaut des armes (hard power), un pays peut espérer peser au niveau international grâce à son rayonnement économique, artistique, historique, sportif… L’organisation par la Chine des JO de 2008 a par exemple représenté un défi majeur pour le pays.  Selon Loïc Ravanel, chercheur au Centre international d’étude du sport, « c’est un message totalement géopolitique : nous sommes une grande puissance parce que nous arrivons à réaliser un grand événement sportif. Cela relève du soft power, cette capacité à afficher sa puissance par des moyens autres que militaires». Pierre de Coubertin indiquait déjà que « les jeux doivent épouser la vie du monde ». On peut aujourd’hui extrapoler cette réflexion à l’ensemble des disciplines comme en témoigne l’exemple des grands prix de Formule 1. Extrêmement cher à organiser, ils étaient jusqu’ici l’apanage des puissances occidentales. Or on constate aujourd’hui un déplacement des épreuves vers des pays dits émergents comme l’Inde, la Chine, la Malaisie. Par ailleurs, la prochaine coupe du monde football aura lieu au Brésil et celle de 2022 au Qatar.

 Le Qatar développe le « sport power »

                 Le Qatar offre actuellement l’exemple le plus frappant de cette diplomatie du sport. Limité matériellement dans sa puissance (11 570 Km2, 1,5 millions habitants dont seulement 300 000 nationaux), le pays dispose d’une aura sans commune mesure avec son poids démographique ou géographique. Outre d’importantes réserves d’énergies fossiles, l’émirat a fait le pari du sport pour obtenir une véritable reconnaissance internationale. Produit phare, le football dans lequel de nombreux investissements ont été effectués (rachat du PSG, premier sponsor maillot du FC Barcelone, achat des droits TV, création de la chaine Beinsport), afin de tenter de rendre légitime l’organisation de la coupe du monde. Le Qatar a eu l’intelligence de se diversifier ses choix afin de profiter d’une audience auprès de la quasi-totalité des fans de sport. Ainsi, il organisera les championnats du monde de handball en 2015, il est l’hôte d’un tournoi ATP de tennis ou d’un tour cycliste. Cette présence n’est évidemment pas désintéressée, comme le souligne le spécialiste en droit international Pascal Boniface pour qui : « en ce qui concerne le soft power, l’engagement récent du Qatar dans le milieu du sport peut considérablement servir ses intérêts, en dégageant une image positive du pays, considéré dès lors comme un acteur sérieux et responsable par les nations les plus influentes et les plus puissantes ». Le Qatar a également pris exemple sur le modèle de la diplomatie du pingpong en organisant la Peace and Sport Table Tennis Cup qui a réuni des joueurs venant notamment d’Inde, du Pakistan, de Corée du Nord et du Sud.

                 Néanmoins, Pascal Boniface met en garde contre cette stratégie qui, de par son omniprésence peut se révéler étouffante et contre-productive. Le Qatar n’a encore aucune légitimité sportive de par les performances de ses athlètes, au contraire du Brésil par exemple, et n’a obtenu l’organisation de ces épreuves que par une force de frappe financière qui peut irriter les autres nations. Si le sport est un vecteur d’influence internationale, il ne peut être utilisé seul et doit s’inscrire dans une stratégie d’influence plus globale (à l’image des investissements qataris dans les médias, l’art ou encore les projets dans les banlieues françaises).

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— Ecrit par IDPI

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