Réseaux criminels et paris sportifs : la partie émergée de l’iceberg

Pour comprendre l’intérêt des organisations criminelles envers les paris sportifs il faut s’intéresser à leurs problématiques. En effet, les affaires s’enchainent au rythme des saisons sportives (Italie, Montpellier-Cesson, Japon…) et à chaque fois le même constat s’impose : les autorités se montrent désemparées face à l’ampleur des fraudes et affirment ne pas disposer des moyens pour apporter une réponse appropriée.

Un phénomène mondialisé et hors de proportion :

Le reportage d’Hervé Martin Delpierre sur le sport, la mafia et la corruption rediffusé sur Public Sénat en janvier 2013  rappelle que« les paris sportifs sont manipulés par le crime organisé, qui en a fait la machine à blanchir l’argent sale la plus efficace jamais inventée. Une situation qui fait dire à Jacques Rogge, président du Comité international olympique : “Le sport est en danger !” ». Tandis que le reporter interrogé par Arte précise : «le monde politique est en train de réagir, il n’a plus le choix, l’économie du sport est en danger ».  Pascal Boniface chercheur à l’IRIS explique dans une interview accordée au journal L’Humanité « Ce n’est pas un phénomène nouveau. On en parle dans notre livre blanc, mais affirme, Interdire les paris, c’est comme interdire la vente d’alcool, ça développerait le crime organisé et la mafia. L’enjeu est plutôt de réguler les paris, d’avoir des opérateurs fiables qui contrôlent les parieurs».

En effet, la criminalité à l’échelle mondiale serait devenue un phénomène d’une telle ampleur que les moyens dont elle dispose seraient supérieurs à certains budgets ministériels. D’après les chiffres du FMI cités dans l’émission ci-après par M. Icard, co-auteur du Livre Blanc de l’IRIS, les différentes activités illégales pourraient avoisiner un « chiffre d’affaire » de l’ordre de 1000 milliards. L’avocat spécialiste de l’anticipation des risques, s’appuyant sur les chiffres d’une association qui lutte contre les mafias, explique que les organisations criminelles transnationales consacrent 30% des leurs ressources pour corrompre. On se doit cependant de nuancer, car ces montants comprennent de nombreuses sources de revenus comme le souligne le centre français de recherche en renseignement (CF2R) qui évoque également le trafic de drogue ou le trafic d’armes. Néanmoins, sur les 80 milliards générés par les réseaux italiens, 2 milliards proviendraient directement des paris sportifs truqués pour l’année 2009. Enfin, l’’intervenant met en parallèle ces chiffres avec les montants consacrés pour la justice en France pour la même année, soit 6 milliards.

Existe-t-il des pistes d’amélioration ?

Le rapport du Sénat sur le sport professionnel est éloquent sur les difficultés que rencontrent les autorités afin d’endiguer ce phénomène. En effet malgré les diverses tentatives  et plus spécifiquement en dépit de la création de l’Arjel en 2011, autorité à laquelle on confia la mission de « combattre les activités criminelles », les efforts sont restés à ce jour lettre morte. Le sénateur   JF Humbert (UMP) en explique très clairement la raison dans le rapport d’information publié en février 2013: « l’Arjel assure la protection du marché français et n’est compétente que sur les paris engagés depuis la France. Son action est de fait limitée par le caractère mondial du phénomène : une compétition organisée en France peut être exploitée commercialement comme rapport d’un pari organisé depuis n’importe quel autre territoire et ainsi être exposée à des risques de manipulation ». Face à ces constats, comment envisager une lutte plus efficace Ce n’est évidemment pas ce que préconisent tous les experts qui s’inquiètent pour l’intégrité du sport de haut niveau… Certaines organisations proposent d’ailleurs des pistes pour dépasser ce constat d’impuissance,  ainsi Transparency International en vient à « encourager le développement de partenariats entre les organisations internationales et les bureaux anti-corruption nationaux, régionaux et internationaux, afin de lutter contre le crime international dans le sport, spécifiquement en lien avec les sociétés de paris ».

Par ailleurs l’entretien faisant suite au reportage d’Arte avec Jean-François Gayraud (Arte), spécialiste de la criminalité financière souligne l’une des principales raisons du succès de ces réseaux : « L’action de la médiasphère est essentielle. Il faut sortir de l’aveuglement et du déni. Se voiler la face, c’est permettre aux criminels d’œuvrer tranquillement (…) Les autorités sportives elles-mêmes ne veulent pas l’aborder, parce qu’elles redoutent de perdre le public ». De surcroit,  le juriste M. Vidal, spécialiste de l’éthique dans le sport ajoute : « Les organisations sportives sont très attachées à leur indépendance et possèdent, dans un certain nombre de domaines, leurs propres règlements. De surcroît, la frontière entre les sanctions disciplinaires et pénales, théoriquement claire, est parfois juridiquement difficile à tracer. D’où la nécessité d’une harmonisation des législations et d’une coordination au niveau international ». Pour conclure M. Delpierre rappelle qu’à la différence de la Turquie « il n’y a pas de délits pour faute sportive au niveau pénal en France », il conviendrait donc selon lui que le législateur intervienne davantage dans la pratique du sport.

En savoir plus :

  • Sport, mafia et corruption ; Arte, M. Delpierre
  • Livre Blanc sur les paris sportifs et la corruption ; IRIS, M. Icard, M. Boniface, M.Verschuuren, M. Wang, Mme Lacarrière, et M. Meyer
  • Matchs truqués: «le crime organisé s’est mondialisé » ; L’Humanité, M.Boniface
  • La criminalité organisée transnationale ; CF2R, M. Rodier
  • Plus vite, plus haut, plus fort ? L’Union européenne et le sport professionnel ; Sénat, M. Humbert
  • Sport et corruption ; Transparency International France
  • L’argent va-t-il tuer le sport ?; Arte, M. Gayaud
  • Plus de 380 matchs de football truqués ? Pour les spécialistes, « ce n’est que le début » ; SudOuest.fr, M. Vidal

 

 

— Ecrit par IDPI

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