Terrorisme et criminalité organisée : même combat ?

A première vue, le terrorisme et la criminalité organisée semblent être deux formes de mouvements qui ont peu en commun de par l’idéologie poursuivie. Il apparaît néanmoins, que les différences conceptuelles tendent à s’effacer dans l’exercice de l’action et que nous assistions aujourd’hui à l’émergence d’organisations hybrides.

Qu’est-ce que le terrorisme ?

Hormis la transgression de la légalité, il est difficile de rapprocher le crime transnational du terrorisme au premier abord. Le terrorisme s’entend comme « toute action (…) qui a pour intention de causer la mort ou de graves blessures corporelles à des civils ou à des non-combattants, lorsque le but d’un tel acte est, de par sa nature ou son contexte, d’intimider une population, ou de forcer un gouvernement ou une organisation internationale à prendre une quelconque mesure ou à s’en abstenir »[1]. Cette violence qui tend à instaurer une forme de terreur et cherche à imposer une idéologie politique ou religieuse ne poursuit traditionnellement pas de but lucratif, à l’inverse de la criminalité organisée dont il s’agit de la principale raison d’être.

Des précédents historiques

            Les interactions entre ces deux univers sont un phénomène relativement récent, comme en témoigne cette déclaration lors d’une conférence sur le terrorisme en Europe en 1980 qui estimait que « sauf cas isolés, il n’y a pas d’interpénétration entre terrorisme et délinquance de droit commun »[2]. C’est pourtant à cette période que les deux formes de d’action adoptent des modes opératoires qui les rapprochent. Quelques actions spectaculaires demeurent célèbres :

  • En 1981 le groupe al-Djihad qui assassina le président égyptien Anouar el-Sadate a financé son geste en cambriolant des bijouteries cooptes.
  • En 1993 l’attentat contre le World trade center avait été financé par la vente de t-shirt de contrefaçon.

 

Le trafic de drogue, activité illégale à la lisière des deux univers

Ces deux exemples peuvent être considérés comme des épiphénomènes précurseurs au regard de la nature de la transformation qui s’opère ces dernières années. La DEA estime par exemple que 60% des groupes qualifiés de terroristes ont aujourd’hui un lien avec le trafic de drogue. La frontière entre groupe terroriste et groupe criminel devient alors de plus en plus mince à l’instar de l’évolution des FARC en Colombie, qui offrent l’exemple le plus flagrant d’un combat idéologique s’étant transformé progressivement en groupe criminel terroriste spécialisé dans les rapts et le trafic de cocaïne.

Le trafic de drogue représente l’activité « criminelle » privilégiée de nombreux groupes. La communauté occidentale, longtemps tournée vers l’Afghanistan et ses cultures d’Opium qui finançaient les talibans, est  désormais focalisée sur le Sahel. Antonio Maria Costa, ancien directeur du Bureau des nations unies sur la drogue et le crime, a mis en garde contre le développement des trafics dans cette région, affirmant que « les drogues n’enrichissent pas seulement le crime organisé. Les terroristes et les forces anti-gouvernementales dans le Sahel puisent des ressources du trafic de drogue pour financer leurs opérations, acheter des équipements et payer leurs troupes ».
Le Sahel est devenu une véritable plaque tournante de la cocaïne et de l’héroïne en provenance respective d’Amérique du Sud et d’Afghanistan. Ces flux destinés à l’Europe ne font que transiter par la région. Si la route empruntée est beaucoup plus longue, elle est également moins dangereuse du fait de la porosité des frontières des pays concernés. Selon l’UNODC, ce sont près de 21 tonnes de cocaïne qui auraient transité par le Sahel en 2009 pour une valeur de 900 millions de dollars, l’équivalent du PNB de la Guinée et de la Sierra Leone réunies. Ces liens noués entre terroristes et barons de la drogue ont été mis en lumière lors de la condamnation en 2010 de trois membres d’AQMI qui avaient acheté  des produits stupéfiants à des agents des renseignements américains pensant que ceux-ci faisaient partis des FARC. Ce soutien mutuel permet aux organisations criminelles de trouver de nouveaux marchés et aux terroristes une nouvelle source de financement.

Différents facteurs ont permis l’émergence de ces associations. Yury Fedotov, directeur de l’ONUDC, met en avant la mondialisation qui « s’est révélée être une arme à double tranchant. Aujourd’hui, les marchés de la criminalité sont partout sur la planète, et dans de nombreux cas, leurs profits soutiennent des groupes terroristes ». C’est également « grâce aux progrès de la technologie, de la communication, de la finance et des transports » que les différentes entités sont plus à même d’entrer en relation et « qu’en mettant en commun leurs ressources et leur expertise, ils peuvent augmenter de manière significative leurs capacités. » Par ailleurs, l’avènement des opérations bancaires par Internet a considérablement facilité les détournements de fonds en rendant les transferts aisés à dissimuler.

Ces collusions entre la criminalité organisée et le terrorisme ont été prises en compte par les instances internationales comme le montre cette déclaration de l’Union européenne qui s’affirme « convaincue de l’existence de liens étroits entre le terrorisme, la criminalité organisée et le trafic de drogue ». L’ONU pour sa part a reconnu les liens existants lors de sa déclaration 1373 dans laquelle elle « note avec préoccupation les liens étroits existant entre le terrorisme international et la criminalité transnationale organisée, souligne qu’il convient de renforcer la coordination des efforts accomplis (…) afin de renforcer une action mondiale face à ce grave problème et à la lourde menace qu’il fait peser sur la sécurité internationale ».  Il apparaît clairement que les « narcoterroristes » (expression employée par l’administration Bush Senior lors du renforcement du Plan Colombia au début des années 2000, suite au classement des FARC au sein des organisations terroristes les plus dangereuses) constituent aujourd’hui des structures hybrides mêlant crime organisé et idéologie politique/religieuse.

En savoir plus :


[1] Rapport : Un monde plus sûr : notre affaire à tous du groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis, les changements.

[2] Terrorisme et droit de l’Homme, Lebras Chopard Armelle

— Ecrit par IDPI

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