Un modèle américain de la philanthropie ?

Alors que de “riches” français viennent de prendre en marche le train lancé par Warren Buffet (“imposez-nous plus !”), les spécificités de leur prise de position par rapport à celle prônée par le milliardaire américain (ainsi que leur ampleur) nous incite à poser la question du modèle de l’investissement philanthropique, et plus globalement de sa spécificité socio-culturelle. En effet, lLa philanthropie ces dernières années a fortement cru : entre 1980 et 2005 les dons annuels en France sont passés d’un milliard d’euros à 5,7 milliards. Mais la philanthropie, tradition très ancrée dans la société américaine est comparativement encore peu développée en Europe. La philanthropie peut-elle s’exporter au-delà de son terreau de naissance, les caractéristiques politiques et socio-culturelles américaines ?

Les initiatives philanthropiques, érigées presque au rang de système aux Etats-Unis, y sont sans aucun doute plus fréquentes qu’en Europe. La philanthropie y représente 1% du PIB, soit le double de la moyenne européenne.

Parmi les raisons explicatives les plus couramment avancées pour expliquer l’émergence de la philanthropie, on notera le retrait de l’Etat fédéral américain des secteurs artistiques. Il n’a jamais existé, au sein des gouvernements américains, de ministère de Culture entretenant des arts « subventionnés ». Ce qui n’a jamais empêché l’Etat américain de lancer des initiatives ponctuelles, ou de parrainer d’ambitieux projets, notamment la Smithsonian Institution, vaste complexe de plus d’une centaine de musées et centres de recherches à travers tous les Etats-Unis , le Works Progress Administration (WPA), crée par Franklin Delano Roosevelt, dans le cadre du New Deal pour permettre aux artistes du survivre à la crise des années 30. L’acteur institutionnel se rapprochant le plus d’un ministère de la Culture serait le National Endowment for the Arts (NEA). Conformément à la tradition libérale américaine, la protection des arts manifestée par le NEA se traduit plus par une garantie d’indépendance des arts que par un réel soutien financier gouvernemental : en conséquence, le NEA sert surtout à « labelliser » des projets artistiques d’excellence en leur accordant des bourses, d’un de montant certes limité, mais dont le prestige garantit à l’artiste des dons complémentaires nettement plus élevés de philanthropes.

 

Don et contre-don aux Etats-Unis

Car on en revient à la philanthropie, et à la particularité américaine du don. On évoquera l’essai de Marcel Mauss, L’Essai sur le don, pour souligner l’interaction sociale mise en avant par le don. De la même manière que le don dans certaines sociétés archaïques est un acte de différenciation sociale impliquant une réciprocité, l’activité philanthropique américaine confèrant au philanthrope ce statut envié de « philanthrope », ami des Hommes et des Arts ayant acquis fortune et rang social. D’où le caractère ostentatoire de l’activité philanthropique : donner une position sociale extrêmement avantageuse. Aux Etats-Unis, le don s’ancre également dans le « Give Back » américain : vécue comme une terre d’opportunités pour les immigrants, l’Amérique offre à ses nouveaux arrivants la possibilité de réussir. C’est cette « possibilité » qu’on leur a offerte, et qu’ils ont saisie qui dit motiver les philanthropes dans leurs donations. Le self made man partage ainsi sa réussite, entretenant l’idéal américain.

Enfin, on ira voir, pour compléter cette approche, du côté de l’Ethique Protestante de Max Weber : le développement du capitalisme puritain, où réussite économique, angoisse du salut, et générosité à l’égard de la communauté sont étroitement imbriqués est particulièrement propice aux activités philanthropiques. Faire fortune n’est pas antinomique, loin de là, avec l’éthique protestante, mais celle-ci prévient le capitaliste contre un usage de cette fortune dans la jouissance. La philanthropie offre une porte de sortie moralement valorisante à l’enrichissement en organisant une certaine forme de charité chrétienne. Plus prosaïquement, la philanthropie permet de laisser une trace de son passage dans l’histoire, en donnant par exemple son nom à une université, un musée, un bâtiment social, c’est là l’aboutissement de « l’American Dream ». C’est aussi le moyen de créer un réseau de relations et de se faire un nom et une réputation dans le monde des affaires.

Quelle philanthropie en Europe ?

La philanthropie en Europe semble avoir de toutes autres formes et une résonnance moindre. Sur le plan concret, le montant des dons est moins élevé en Europe qu’aux Etats Unis. Les américains donnent chaque années 250 milliards de dollars ; en France la somme atteint à peine les 5,7 milliards d’euros. De plus, la philanthropie aux Etats Unis s’engouffre sur un secteur – le soutien aux arts, activités culturelles, donations à des organisations sociales, d’éducation, médicales – où l’Etat est en Europe présent, et organise un « service public ». La philanthropie – amour du prochain – est en Europe traditionnellement organisée à l’échelle étatique dans le cadre de l’Etat-Providence.

Reste à savoir si dans le cadre du démantèlement progressif du service public, les mentalités s’adapteront, et les donateurs viendront pallier, par leur générosité, la diminution des prestations et des transferts sociaux. En France, le besoin reste fort, mais les mentalités ne sont pas autant sensibilisées : on compte sur l’Etat, et les ministères de tutelle respectifs pour maintenir un service dont ils se désengagent peu à peu.

Il existe pourtant un certain dynamisme dans le monde de la philanthropie qui est engendré par des organisations sans but lucratifs, des Organisation Non Gouvernementales, des instituts, des organismes publics… Ainsi, certaines plateformes comme « L’initiative Philanthropique » mettent en place des cellules de conseils pour faire du mécénat concret et efficace. L’Europe tente donc de conserver son patrimoine philanthropique, en mettant notamment en place des groupes d’informations et de coopérations entre les pays européens et en essayant de créer des similitudes entre les systèmes américain et européen. La donation défiscalisée, assez répandue en France, fait partie de ces initiatives, ouvrant la possibilité aux contribuables de « choisir » directement les causes et combats qu’ils souhaitent voire bénéficier de soutien et de redistribution.

Une certaine forme de philanthropie « à l’européenne » est sans doute possible, mais l’enracinement culturel du modèle américain le rend peu transposable tel quel de l’autre côté de l’Atlantique. Pourtant, à mesure que s’accentuent et se poursuivent les mouvements de dérégulation et de retrait de l’Etat « protecteur », la philanthropie pourrait en constituer un relais, ou une compensation.

http://www.familiesofphilanthropy.com/rockefellertl.html

The Rockefeller Family Philanthropic Timeline

 

http://fundraisingetatsunis.com/yahoo_site_admin/assets/docs/Philanthropie_culturelle_et_Economie_du_don_aux_Etats-Unis.63203354.pdf

L. Mellier, Septembre 2009 : « Philanthropie culturelle et économie du don aux Etats-Unis Un modèle exportable ? »

 

http://www.initiative-philanthropique.com/fr/conseil-philanthropique-aux-particuliers

« L’initiative philanthropique », conseil en mécénat.

 

http://www.philanthropyineurope.com/Philanthropy_in_Europe_sample.pdf

Philanthropy in Europe : « Is Liliane Bettencourt France’s Bill Gates ? »

 

— Ecrit par IDPI

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